Des élèves assistent à un cours au lycée Averroès à Lille, le 28 septembre 2023. Sameer Al-Doumy/AFP

Lycée musulman Averroès : la justice fera‑t‑elle droit à l’établissement sanctionné par l’État ?

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Le lycée musulman Averroès, dont le contrat d’association avec l’État a été résilié en décembre 2023, a contesté la décision de la préfecture du Nord devant la justice administrative. Alors que deux recours en référé ont été rejetés, le jugement au fond pourrait être différent. En effet, le rapporteur public a demandé le rétablissement du contrat d’association, en pointant les « erreurs d’appréciation » du préfet du Nord qui avait invoqué des dysfonctionnements administratifs, des financements illicites et des contenus pédagogiques non conformes aux principes républicains. Le jugement a été mis en délibéré au 23 avril.


Les affaires concernant l’enseignement privé sous contrat ont alimenté l’actualité des derniers mois. Pourtant, celles qui concernent des établissements catholiques, Notre-Dame de Bétharram ou l’Immaculée Conception à Pau (Pyrénées-Atlantiques), ou bien Stanislas à Paris, sont fort différentes de celles concernant des établissements musulmans, Averroès de Lille (Nord), ou al-Kindi de Décines (Rhône).

Dans les premières, l’État se trouve en quelque sorte pressé d’agir, il finit par intervenir alors que ses services ont de longue date donné l’alerte. Dans les secondes à l’inverse, l’État régalien prend l’initiative d’agir, malgré un rapport extrêmement favorable de l’inspection générale de l’éducation nationale et la direction régionale des finances publiques.

Les établissements d’enseignement privé musulmans sont en fait pris dans un problème qui les dépasse, celui d’un « régime de laïcité » qui peine à faire place à « l’autonomie de l’islam » (Franck Frégosi, Gouverner l’islam en France, éditions du Seuil), dans un contexte où le rendement politique d’une supposée « menace islamique » est exacerbé.

Le cas emblématique du lycée Averroès

En août 2021, les parlementaires français ont voté la loi confortant les principes de la République, créant un nouveau délit, celui de séparatisme, et instaurant un contrôle renforcé sur les établissements scolaires confessionnels hors contrat et sous contrat, notamment « musulmans ».

C’est dans ce contexte que le préfet du Nord Georges-François Leclerc a annoncé, le 8 décembre 2023, la résiliation du contrat d’association) qui liait le lycée Averroès à l’État, invoquant, entre autres, des dysfonctionnements administratifs majeurs, des financements illicites et des contenus pédagogiques non conformes aux principes républicains, points qui ne figurent pourtant pas dans les différents rapports d’inspection.

En conséquence, depuis la rentrée 2024, l’établissement survit sans aides publiques. Ouvert à Lille en 2003, il s’agit du plus ancien des trois lycées musulmans contractualisés par l’État en France hexagonale. La mobilisation de moyens financiers, humains et administratifs consistants lui a permis de s’imposer rapidement comme un établissement scolaire d’excellence : il a été classé meilleur lycée de France), puis de la Région Nord-Pas-de-Calais. La décision préfectorale a donc pris une valeur fortement symbolique et politique.

Depuis sa création, ce lycée avait déjà connu plusieurs épisodes intenses de controverses. Au niveau local, l’extrême droite puis la droite se sont régulièrement opposées à son financement public, mettant en avant ses liens financiers (avérés et bien légaux) avec le Qatar.

Des élèves quittent le lycée Averroes à Lille, dans le nord de la France, le 28 septembre 2023
Des élèves devant le lycée Averroès à Lille, le 28 septembre 2023. Fondé il y a vingt ans dans le sillage de l’interdiction du voile à l’école, Averroès fut le premier lycée musulman sous contrat en France. Sameer Al-Doumy/AFP

Mais le cas Averroès ne pose pas tant la question, anciennement portée par le camp laïque, de la fin du financement de l’enseignement privé. Il interroge fondamentalement la possibilité pour des établissements musulmans – derniers arrivés dans le paysage de l’enseignement confessionnel – de bénéficier des mêmes « accommodements » que les autres cultes.

Au-delà de cet aspect, ce cas questionne la tolérance par les pouvoirs publics d’organisations islamiques (c’est-à-dire se référant à l’islam) autonomes dans le champ social français.

Un système d’aides publiques qui n’a cessé de se renforcer

Le financement public du secteur d’enseignement privé est le point crucial de l’approche de la laïcité qui s’est déployée sous la Ve République. Il scelle le « contrat d’association » instauré par la loi Debré (1959) entre l’État et les établissements d’enseignement privé qui le demandent. Ce contrat permet le versement de fonds publics aux écoles privées moyennant le respect des règles et des programmes de l’enseignement public et l’accueil de tous les élèves sans discrimination.

Ce régime d’accommodement a longtemps suscité l’ire des militants pour un service public unifié et laïque de l’éducation nationale, qui y voient une grave atteinte à l’interdiction du financement public des religions posée par la loi de 1905. Les manifestations de 1984 pour la défense de la version initiale de la loi Savary furent un point culminant des mobilisations contre cette dérogation à la laïcité stricte.

Cependant, ce système d’aide n’a cessé de se renforcer. Les financements publics versés par l’État et les collectivités territoriales représentent aujourd’hui 73 % des dépenses de fonctionnement des établissements sous contrat. Ces subventions atteignent annuellement environ 8 milliards d’euros, soit 14 % du budget total de l’éducation nationale. Elles bénéficient d’abord aux établissements catholiques, très majoritaires parmi les établissements privés. La légitimation du dispositif de la loi Debré s’est complexifiée avec le temps. Argumentée au départ par les besoins scolaires et la liberté d’éducation, l’existence d’un secteur d’enseignement privé financé par l’État est devenue, dans les années 2000, un appui à la mise en œuvre d’une « nouvelle laïcité », exigeant des élèves en établissement public qu’ils et elles n’arborent aucun signe ostensible de leur affiliation religieuse.

Lors du vote de la loi du 15 mars 2004) interdisant aux élèves, « en application du principe de laïcité », le port de signes et tenues manifestant ostensiblement une religion, la possibilité pour les élèves voilées exclues de rejoindre des établissements privés a été présentée comme un gage de leur liberté de conscience).

Des contrôles inégaux

La question du contrôle des établissements sous contrat a été soulevée périodiquement. Dans un rapport paru en 2023, la Cour des comptes estime que celui prévu par la législation est, au mieux, mis en œuvre de façon minimaliste (du côté pédagogique), au pire, inappliqué (concernant le côté financier). Nos recherches nous amènent à nuancer ce constat : les modalités de contrôle varient) considérablement d’un réseau à l’autre. Du côté de l’enseignement catholique, les inspections suivent en gros le rythme de celles qui sont réalisées dans le public (dans le cadre des trois « rendez-vous de carrière » des enseignants)). Par ailleurs, ces établissements peuvent choisir sur des critères scolaires les élèves qu’ils accueillent. Cette sélection sur le niveau correspond peu ou prou à un tri social, qui aggrave la structure ségrégative du système scolaire français).

Des enseignants dans la salle des professurs au lycée Averroes à Lille. Fondé il y a 20 ans dans le sillage de l’interdiction du voile à l’école, Averroès fût le premier lycée musulman sous contrat en France
Des enseignants dans la salle des professeurs au lycée Averroès de Lille. Sameer Al-Doumy/AFP

Les collèges sous contrat scolarisent moins de 17 % d’élèves d’origine sociale défavorisée et concentrent 40 % d’élèves très favorisés, proportions qui sont strictement inverses dans le public. En 2022, le ministre de l’éducation nationale Pap Ndiaye a renoncé à imposer des obligations de mixité sociale) à l’enseignement catholique qui y était très hostile. En raison des réticences des responsables administratifs et communautaires, l’enseignement juif, quant à lui, a historiquement été peu inspecté, malgré des entorses au contrat bien documentées). Il n’est pas rare que les établissements juifs sélectionnent leurs élèves sur des critères religieux ou communautaires.

L’enseignement musulman est à l’inverse très contrôlé, qu’il s’agisse des établissements hors contrat (on compte environ 70 groupes scolaires musulmans ayant moins de dix ans d’existence), ou des rares établissements contractualisés partiellement (en métropole, aucun ne l’est pour l’ensemble de ses classes). À ce titre, l’inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche notait en 2020 que treize inspections d’enseignants avaient été menées au sein du lycée Averroès depuis 2015,

« ce qui doit en faire l’établissement le plus contrôlé de l’académie, sans que jamais aucune remarque défavorable n’ait été formulée à l’encontre des pratiques enseignantes observées ».

De la surveillance à la sujétion de l’islam : une tendance lourde

Si les écoles musulmanes ont initialement été conçues par leurs promoteurs, ainsi que par les pouvoirs publics, comme une solution au « problème du voile à l’école », force est de constater qu’elles sont devenues aujourd’hui un nouveau problème public.

Les attentats de 2015 ont porté le soupçon sur ce secteur. Bien qu’il n’existe aucun lien connu entre ces établissements et le terrorisme islamiste, les gouvernements successifs ont, depuis lors, cherché à restreindre l’ouverture d’établissements privés musulmans. Trois lois prises sous le premier mandat Macron –  la loi Gatel du 13 avril 2018, la loi pour une école de la confiance du 26 juillet 2019) et la loi sur le « séparatisme » du 24 août 2021) – ont accru les contrôles.

Des élèves assistent à un cours au lycée Averroes à Lille, dans le nord de la France, le 28 septembre 2023
Des élèves assistent à un cours au lycée Averroès à Lille, dans le nord de la France, le 28 septembre 2023. Sameer Al-Doumy/AFP

La résiliation du contrat d’association du lycée Averroès, à l’initiative du préfet du Nord, dénoncée par certains observateurs comme inéquitable et disproportionnée, a été suivie par la résiliation du contrat du collège-lycée al-Kindi de Décines le 10 janvier 2025, à l’initiative du préfet du Rhône, validée par jugement du 12 mars 2025.

Ces décisions sont à resituer dans l’ensemble plus vaste des dispositions qui tendent aujourd’hui à disperser les collectifs islamiques et à dévitaliser les institutions qu’ils tentent d’édifier.

La dissolution en janvier 2022 du Collectif contre l’islamophobie en France), structure associative vouée à la défense juridique des victimes, partenaire de plusieurs organisations internationales de défense des droits humanitaires, en est un exemple.

Le remplacement du Conseil français du culte musulman, établi en 2003 avec une certaine autonomie, par des Assises départementales de l’islam), dont les membres sont choisis par les préfets, en est un autre.

Autant de décisions qui témoignent d’une politique résolue d’affaiblissement des capacités d’organisation autonome de l’islam en France. De manière générale, les établissements musulmans qui demandent à s’inscrire dans la continuité du service public par le biais du contrat obtiennent rarement une réponse positive). Aucun nouvel agrément n’a été octroyé depuis 2017. Des dossiers qui pourraient y prétendre sont écartés ou enterrés dans des procédures interminables). Au nom de la lutte contre le séparatisme islamiste, on en vient à entraver le développement d’un secteur d’enseignement privé musulman sous contrat qui, outre ses performances scolaires et sa conformité à la philosophie méritocratique républicaine), est très étroitement contrôlé par les autorités de tutelle, et renvoie aux musulmans un rare message de reconnaissance de leur légitimité à exister en France en tant que tels.

En tout état de cause, la décision judiciaire dans l’affaire Averroès ne marquera pas la fin des déboires de l’établissement. La ministre de l’éducation nationale Élisabeth Borne a déjà annoncé son intention de faire appel de la décision, si elle le juge opportun. Elle ne devrait pas non plus amorcer une inflexion dans la politique conduite à l’égard des institutions musulmanes. Le ministre de l’intérieur Bruno Retailleau ne fait d’ailleurs pas mystère de sa volonté de les faire disparaître. Pour autant, si elle est positive, la décision pourrait insuffler dans la population musulmane une confiance renouvelée dans la justice de l’État.

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