Avant les incendies de 2026, de grands feux avaient déjà ravagé le département de la Gironde en 2022. Ils reflètent aussi les défauts d’une urbanisation à outrance et les lacunes de l’aménagement du territoire.
Si la sécheresse et la chaleur exceptionnelles sont l’élément déclencheur des grands incendies, ces derniers prennent aussi leur source dans les tendances lourdes de la démographie et les lacunes de l’aménagement du territoire dans le massif forestier des Landes de Gascogne.
Les épisodes qui ont frappé la Gironde en 2022 et en 2026 ont mis en évidence les limites d’une gestion du risque principalement réactive, fondée sur la réponse rapide et massive aux départs d’incendie.
En effet, la stratégie de lutte contre les incendies de forêt repose sur deux piliers complémentaires : l’aménagement forestier et la lutte contre les feux déclarés. La doctrine en vigueur mise sur la surveillance des forêts et l’intervention la plus rapide possible des secours sur les feux naissants par des moyens terrestres et aériens. Cette stratégie est rendue possible par l’aménagement des massifs forestiers pour créer des accès, des points d’eau, etc. Dans le massif landais, le dispositif de défense contre l’incendie (DFCI) permettant ces aménagements a été mis en place à la suite des grands incendies de la décennie 1940. La DFCI est financée pour partie par les propriétaires forestiers et fonctionne largement grâce à leur participation.
Cette organisation basée sur la complémentarité forestiers – pompiers, modernisée au fil du temps, s’est avérée particulièrement efficace en éteignant très rapidement la plupart des incendies et en limitant les superficies brûlées malgré un nombre important de départs de feu. Mais ce système, bien adapté au contexte d’un massif forestier exploité de façon intensive et d’une région rurale peu densément peuplée, se trouve mis en échec par le changement climatique et l’urbanisation.
80 % des incendies se déclenchent à moins de 50 mètres des habitations
L’augmentation des températures et la plus grande fréquence des épisodes caniculaires sont sans conteste à l’origine d’une aggravation du risque d’incendie. Moins médiatisées mais tout aussi importantes, l’urbanisation et l’attractivité de la région depuis une cinquantaine d’années (notamment du littoral et de la Gironde), contribuent elles aussi à une aggravation graduelle du risque. D’abord en générant davantage d’activités sources d’incendies dans ou à proximité des forêts : barbecues mal éteints, feux de chantiers de BTP, mégots jetés en bord de route… Rappelons que près de 95 % des causes sont humaines et qu’en France, 80 % des incendies se déclenchent à moins de 50 mètres des habitations et des infrastructures.
Dans le même temps, l’urbanisation dans les zones à risque signifie aussi mécaniquement l’augmentation des victimes et des dégâts potentiels, surtout lorsque cette urbanisation se fait sous forme de prolifération anarchique au contact de la forêt : en Nouvelle-Aquitaine un habitant sur deux vit dans une zone peu dense et, selon l’Insee ce sont ces zones qui connaissent la plus forte croissance démographique. En Gironde, l’attraction du littoral et de la métropole bordelaise a conduit à artificialiser plus de 8000 ha depuis 2011, aux deux tiers pour de l’habitat. L’urbanisation s’est étalée autour des bourgs, dans un patchwork de lotissements autour du bassin d’Arcachon, le long des voies de communication et génère la multiplication des zones de contact entre habitat et forêt.

Les incendies actuels montrent à quel point cette urbanisation complique le travail des secours face à un incendie de grande ampleur. La présence de nombreux quartiers et hameaux éparpillés contraint les secours à gérer la mise en sécurité de dizaines de milliers de personnes et les oblige à disperser leurs moyens pour protéger les maisons dans une logique défensive, au détriment d’une stratégie offensive permettant de maîtriser plus rapidement la progression du feu.
Pire encore, les secours ne peuvent pas toujours intervenir à temps. L’exemple de l’incendie qui, en 2018, a fait 85 morts dans la petite ville de Paradise en Californie, l’illustre de façon dramatique : l’avancée rapide du feu, démarré aux environs de 6 heures du matin, a pris la population et les autorités par surprise et n’a pas laissé le temps d’évacuer, piégeant de nombreux habitants dans leur maison ou leur voiture.
La lutte contre les feux victime de son succès apparent
Dans ce contexte, la gestion des incendies, telle que mise en place jusqu’à présent dans le massif landais, présente plusieurs défauts. Le premier est de s’attaquer principalement aux symptômes et de ne s’attaquer que marginalement à la source du problème. Pourtant la litanie des incendies de l’été en France offre une bonne vision de la diversité des causes humaines d’incendies : déséquilibré pyromane, panne d’un véhicule, braises échappées d’un camion pizza, étincelles au passage d’un train, travaux en forêt, feu d’artifice, jet de mégot, etc.
Une action plus efficace sur ces sources de départ de feu supposerait la remise en cause de certaines activités, des changements de pratiques individuels et collectifs, plus de sensibilisation, des contrôles, etc. Or dans ce domaine, l’efficacité de la lutte contre les feux déclarés constatée jusqu’à présent s’est finalement avérée contre-productive et a alimenté une forme de déni face aux alertes sur l’aggravation des risques.

Nos enquêtes auprès d’habitants et d’élus locaux dans le massif landais avant 2022 ont ainsi montré que beaucoup considéraient le problème des incendies comme bien maîtrisé : plus le dispositif réduisait les surfaces brûlées, plus le risque était invisibilisé et moins il paraissait inquiétant.
Or, le deuxième défaut du dispositif qui rejoint le premier, est son coût croissant, non seulement pour les propriétaires forestiers mais également pour l’État et surtout les collectivités qui, au niveau national, financent les services d’incendie et de secours pour un montant supérieur à 5 milliards d’euros en 2020.
En France, la politique d’extinction absorbe les 2/3 des financements consacrés aux incendies. Mais là encore, plus le dispositif est efficace en apparence, plus son financement est difficile à justifier dans un contexte de budgets contraints : à quoi bon consacrer davantage de moyens à un problème qui occasionne peu de dégâts ?
Des outils d’aménagement du territoire peu mobilisés
La confiance excessive dans l’efficacité du dispositif de gestion des incendies explique aussi que les outils disponibles en matière d’aménagement du territoire sont peu ou mal mobilisés dans le massif landais. Seules 13 communes sont dotées de Plans de prévention du risque incendie de forêt PPRIF en Gironde. Leur nombre n’a pas progressé malgré les incendies de 2022 alors que dans certaines communes aujourd’hui victimes, un tel document avait été prescrit par le préfet il y a plus de 20 ans.
Ces plans peuvent interdire les constructions nouvelles dans les zones les plus à risque, les subordonner au respect de certaines mesures de sécurité et même imposer des travaux de sécurisation des constructions existantes. Mais beaucoup d’acteurs du massif landais, à commencer par de nombreux maires, s’y sont opposés car ils contrariaient de façon excessive les projets d’urbanisation. Sans que l’État fasse preuve non plus d’une grande volonté à les voir se généraliser.
Même sans ces plans jugés trop rigides, les règles d’urbanisme actuelles peuvent permettre de prendre en compte le risque dans l’urbanisation future. Sécuriser l’existant est en revanche beaucoup plus complexe et suppose d’agir à au moins trois niveaux : adapter l’aménagement forestier au contexte de risque croissant, créer des espaces tampons autour des zones habitées, mieux sécuriser les habitations.

Sur ce dernier point, la réduction du risque ne peut se faire sans la participation des habitants. La réglementation impose aux propriétaires de débroussailler un périmètre de 50 mètres autour de leur maison. En évitant que les bâtiments soient au contact direct de la végétation, cette mesure permet de mieux les protéger et de faciliter l’action des secours. Or, malgré l’intensification des campagnes de sensibilisation depuis 2022, nombreux sont les résidents qui ne respectent pas pleinement ces consignes. Pour les faire respecter, les connaissances scientifiques montrent l’efficacité des aides concrètes (évacuation des déchets verts, organisation collective pour mutualiser les coûts, etc.) et d’une pédagogie de proximité, adaptée à la réalité du terrain.
Mieux sécuriser sa maison passe aussi par quelques mesures de bon sens quand on habite dans une zone à risque d’incendie : éviter les matériaux inflammables sur le bâti ou à son contact (bardages, terrasses, pergolas en bois, en PVC, etc.), les accumulations de combustibles naturels (tas de bois, aiguilles de pin) et artificiels (mobilier de jardin en plastique, etc.).
A l’heure du changement climatique : anticiper les risques
Une vaste revue de littérature scientifique sous l’égide du CNRS, indique qu’il est illusoire de croire que le simple renforcement des dispositifs actuels de gestion des incendies par toujours plus de moyens d’extinction, suffira à affronter le double défi du changement climatique et de l’urbanisation.
Sans intégration du risque dans la prise de décision en matière d’aménagement du territoire et sans prise de conscience des populations et des pouvoirs publics locaux, le coût de la lutte deviendra exorbitant. La capacité à assurer la protection des populations et celle des forêts sera également de plus en plus incertaine avec l’intensification du changement climatique. Car les techniques de lutte sont largement impuissantes face aux grands incendies.
