Les essais cliniques consacrés au traitement des maladies rénales doivent inclure des personnes vivant en Afrique. SewcreamStudios/Getty Images

Les maladies rénales sont en hausse en Afrique : le rôle des facteurs de risque génétiques

À chaque minute, vos reins travaillent intensément. Ils filtrent environ 200 litres de sang, éliminent les déchets, équilibrent les sels et les fluides, et régulent la pression artérielle. Tout cela se fait sans aucun effort conscient de votre part.

Mais lorsque vos reins commencent à défaillir, les conséquences sont dévastatrices. Cela se traduit notamment par de la fatigue, une accumulation de liquide et des complications cardiaques. Certaines personnes finissent par avoir besoin d’une dialyse ou d’une greffe de rein pour rester en vie.

Les maladies rénales sont l’une des causes de décès dont la prévalence augmente le plus rapidement dans le monde. Environ 850 millions de personnes vivent avec une forme ou une autre de maladie rénale, soit plus que le nombre cumulé de personnes touchées par le diabète et le cancer. La maladie rénale chronique – lorsque vos reins perdent lentement leur capacité à remplir leur fonction – est responsable d’environ 1,5 million de décès chaque année dans le monde, et ce chiffre est en hausse.

La maladie rénale se développe silencieusement, avec peu de symptômes. Lorsque ceux-ci apparaissent, la maladie est déjà grave.

Et ce fardeau n’est pas réparti de manière égale. Les personnes d’ascendance africaine sont quatre fois plus susceptibles que les personnes d’ascendance européenne de développer la forme la plus grave d’insuffisance rénale. En Afrique subsaharienne, les taux d’hypertension artérielle et de diabète de type 2 sont également en hausse. Or, ces deux maladies sont les principales causes de lésions rénales. Environ 30 % des adultes d’Afrique subsaharienne souffrent d’hypertension artérielle, et 25 millions (un adulte sur 20) sont atteints de diabète) – la plupart sans diagnostic ni traitement.

L’Afrique subsaharienne compte moins de néphrologues, d’établissements de dialyse et de services de transplantation par habitant que le reste du monde. Dans son ensemble, l’Afrique compte moins d’un néphrologue par million d’habitants. Dans certains pays du continent, il n’y en a aucun. En comparaison, la moyenne mondiale est d’environ 10 néphrologues pour un million d’habitants. Dans les pays à revenu élevé, ce chiffre est de 23 néphrologues pour un million d’habitants. Cela signifie que, pour la plupart des Africains atteints d’insuffisance rénale, aucun traitement n’est disponible.

Il est donc essentiel d’identifier les personnes à risque avant que leurs reins ne cessent de fonctionner.

Notre étude récemment publiée comble une lacune importante dans ce domaine. Nous sommes membres du consortium KidneyGenAfrica, un partenariat panafricain qui vise à atteindre l’excellence en matière de recherche et de formation dans le domaine de la génomique des maladies rénales.

Nous avons découvert de nouveaux variants génétiques associés au risque de maladie rénale dans les populations africaines. Nous avons également mis en évidence l’existence de différences entre les risques génétiques auxquels sont exposées les personnes d’origine africaine vivant en Afrique, d’une part, et les personnes d’origine africaine vivant en Amérique du Nord et en Europe, d’autre part.

Cela montre à quel point il est important que la médecine s’appuie sur des recherches pertinentes pour les personnes concernées.

Comprendre la maladie rénale

La maladie rénale n’apparaît pas soudainement. Elle se développe souvent progressivement, sous l’effet d’une combinaison de facteurs. Certaines personnes sont porteuses de variants génétiques (autrement dit, de petites différences dans leur ADN) qui rendent leurs reins plus vulnérables aux lésions.

D’autres sont confrontées à des risques environnementaux, tels qu’une alimentation riche en sel, une hypertension artérielle non contrôlée ou des infections liées au diabète. L’utilisation de plantes médicinales, la consommation d’eau contaminée et l’exposition à certaines toxines environnementales exposent également à des risques accrus de maladie rénale.

Dans la plupart des cas, c’est la combinaison de ces facteurs qui détermine qui tombe malade et à quelle vitesse. Mais jusqu’à récemment, les populations africaines étaient à peine présentes dans le débat scientifique sur ce sujet. L’Afrique, qui abrite les populations humaines les plus génétiquement diversifiées de la planète, n’était représentée que dans une infime partie de la recherche génomique mondiale. Cela commence à changer.

Grande étude génétique sur les Africains

Nous avons analysé les données génomiques d’environ 26 000 personnes issues d’Afrique orientale, occidentale et australe, ainsi que d’environ 81 000 personnes d’ascendance africaine vivant ailleurs qu’en Afrique. Il s’agit de la plus grande étude génétique jamais menée sur la fonction rénale chez les Africains du continent.

Notre étude apporte un nouvel éclairage sur la génétique des maladies rénales chroniques au sein de diverses populations africaines. Elle constituera également un pilier pour les travaux futurs visant à améliorer la prévention, le diagnostic et le traitement des maladies rénales au sein de ces populations et dans le monde entier.


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Notre équipe a utilisé une méthode appelée « étude d’association pangénomique », qui consiste à analyser l’ensemble du code génétique humain afin d’identifier les variants liés à un trait ou à une maladie particulière. Ici, l’indicateur étudié était le débit de filtration glomérulaire, un résultat de test sanguin standard qui mesure l’efficacité avec laquelle les reins filtrent les déchets. Un score plus bas indique une fonction rénale plus faible et un risque plus élevé de maladie.

En analysant uniquement les populations vivant sur le continent africain, l’étude a identifié quatre emplacements génétiques pertinents, dont deux qui n’avaient jamais été signalés auparavant.

L’ajout des populations d’ascendance africaine de la diaspora, a fait passer le nombre de sites génétiques pertinents à 19, dont trois nouveaux. Quatre de ces sites ont été localisés avec une grande précision : cela signifie que l’équipe de recherche n’a pas seulement repéré une région du génome où quelque chose de pertinent se produisait, mais qu’elle est parvenue à identifier le variant génétique spécifique le plus susceptible d’être à l’origine de l’effet observé.

Chaque site nouvellement découvert constitue une cible potentielle pour de futurs médicaments ou de futurs outils de diagnostic.

L’étude a également examiné les scores polygéniques, des outils permettant d’estimer le risque global d’une personne de développer une maladie. Une conclusion clé de ces travaux est que les scores établis à partir de données provenant de populations africaines génétiquement similaires donnent de meilleurs résultats que ceux dérivés d’ensembles de données plus vastes, mais génétiquement éloignés.

Ce constat est d’une importance considérable pour la médecine en Afrique : la science ne fonctionne que si les données de référence correspondent à la population qu’elle est censée servir.

Un gène qui se comporte différemment de part et d’autre de l’Atlantique

Une des découvertes importantes de cette étude concerne un gène appelé APOL1.

Deux variants de ce gène, connus sous les noms de G1 et G2, augmentent le risque de plusieurs formes graves de maladies rénales chez les Afro-Américains. On supposait jusqu’ici que les personnes vivant sur le continent africain étaient soumises au même risque. Cependant, les données suggèrent le contraire.

En Afrique continentale, ces variants d’APOL1 à haut risque sont moins fréquents (et varient selon les régions d’Afrique). Leur association avec une fonction rénale réduite est nettement plus faible que dans la diaspora africaine.

Le même gène semble donc se comporter différemment selon le lieu de résidence d’une personne et selon la population dont elle est issue.

Cette découverte est importante en matière de développement de médicaments. Les essais cliniques sur les traitements des maladies rénales doivent inclure des personnes vivant en Afrique et pas seulement des personnes d’origine africaine vivant ailleurs.

Quelles doivent être les suites de ces travaux

Pour que cette étude profite à la santé des populations, plusieurs mesures doivent être prises :

les systèmes de santé africains doivent investir dans le dépistage précoce des maladies rénales. Des analyses de sang et d’urine simples et abordables permettent de détecter les lésions rénales à un stade où des changements de mode de vie et un traitement médicamenteux peuvent être efficaces. Les outils d’évaluation du risque génétique peuvent aider à identifier les personnes qui ont le plus besoin d’un tel dépistage ;

Les laboratoires pharmaceutiques doivent inclure les populations du continent africain dans leurs essais cliniques ;

la communauté scientifique mondiale doit continuer à investir dans les infrastructures génomiques africaines, notamment dans la mise en place de cohortes de recherche et le recrutement de grands groupes de volontaires dont les données génétiques et de santé seront collectées et stockées à des fins d’analyse.

Cette étude démontre que les scientifiques africains, en collaboration avec les communautés africaines, peuvent produire des connaissances susceptibles de changer la donne à l’échelle mondiale. Elle permettra d’affiner la compréhension, partout dans le monde, de l’un des défis sanitaires les plus urgents qui soient.

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