En juin, Reuters a publié une enquête choc : selon ses journalistes, au printemps 2020, l’armée américaine a mené une campagne de désinformation sur les réseaux sociaux, aux Philippines. Son objectif était de saper l’influence de la Chine dans ce pays, en semant le doute quant à l’efficacité de l’aide fournie par Pékin pour lutter contre la pandémie de Covid-19.
Sous le slogan percutant #Chinaangvirus (« #LaChineEstLeVirus »), de faux comptes ont explicitement, et à plusieurs reprises, mis en doute l’efficacité du Sinovac, le vaccin chinois anti-SARS-CoV-2 (le virus responsable de la maladie Covid-19), le qualifiant même de faux vaccin à plusieurs reprises. D’autres messages suggéraient que le fait que la pandémie ait débuté en Chine constituait un argument supplémentaire pour se méfier de ce vaccin.
(bien que les vaccins chinois se soient révélés moins efficaces que les vaccins américains de Pfizer et Moderna, ils ont été approuvés par l’Organisation mondiale de la santé au printemps 2021, ndlr).
Si la logique qui sous-tend ces arguments est quelque peu difficile à saisir, certains habitants de l’archipel y ont peut-être été sensibles. Une chose est certaine, l’adhésion à la vaccination par la population philippine a été, dans les premiers temps de la distribution du vaccin chinois, très difficile à obtenir : au cours des huit premiers mois, un tiers seulement de la population avait accepté de se faire vacciner.
Cette campagne ne s’est pas limitée à l’Asie du Sud-Est. Le Pentagone, en s’appuyant sur le centre des opérations psychologiques militaires établi à Tampa, en Floride, aurait élargi et adapté cette stratégie au Moyen-Orient et à l’Asie centrale. Afin de toucher les publics cibles de ces régions, la rumeur selon laquelle les vaccins chinois auraient pu contenir de la gélatine de porc a été amplifiée. Plus de 150 comptes Facebook et Twitter (aujourd’hui X) ont publié diverses variations du même message : Sinovac et Sputnik V ne sont pas halal. Ne vous faites pas vacciner.
Mis au courant par les journalistes de Reuters, des experts américains en santé publique ont, sans surprise, condamné cette campagne « antivax ». Selon eux, non seulement cette propagande a pu avoir des effets délétères directs (en faisant courir un risque accru de Covid sévère aux populations refusant le vaccin, augmentant de ce fait le nombre de décès), mais en outre, ces informations ont pu renforcer plus largement l’hésitation vaccinale.
Si certains se sont déclarés choqués que les États-Unis se soient adonnés à une telle campagne, d’autres ont rappelé qu’elle évoquait divers précédents liés à la « diplomatie vaccinale ».
L’instrumentalisation des vaccins n’est pas une première
En 2011, alors que la CIA traquait Oussama Ben Laden, l’agence américaine a monté une opération visant à confirmer son emplacement dans une banlieue d’Abbottabad, au Pakistan. L’idée était de collecter, sous couvert d’une campagne de vaccination contre l’hépatite B, l’ADN de ses proches. Mais ladite campagne avait été si mal organisée qu’immédiatement, des soupçons ont émergé. Non seulement les personnels en charge de la vaccination n’ont jamais fourni la seconde dose prévue, mais qui plus est, le site de la campagne a été déménagé précipitamment des quartiers pauvres vers une banlieue plus riche, où était supposé vivre Oussama Ben Laden. Une zone particulièrement inappropriée pour une campagne de vaccination contre l’hépatite B.
Non seulement ce type de manipulation risque de semer le doute dans les esprits et de susciter l’hésitation vaccinale, mais de plus, il peut mener à la violence. À la suite de cette fausse campagne, les talibans ont émis une fatwa contre les programmes de vaccination, et les administrateurs de diverses localités sous leur juridiction ont refusé que les équipes de vaccination y pénètrent. Selon le professeur de droit américain Lawrence Gostin, dans la région, des personnes travaillant dans le cadre de campagnes de vaccination (souvent des femmes) ont été attaquées, et même tuées.

En 2014, sous la pression des autorités de santé publique, la CIA a accepté de ne plus jamais utiliser de programmes de vaccination comme couverture pour ses opérations. Il semblerait que Le Pentagone n’en ait pas été informé… Ou qu’il ne s’estime pas concerné : selon les médias militaires, Le Pentagone « assume ses activités », avec pour justification que cette campagne n’était qu’une réponse à la campagne de désinformation de la Chine, qui suggérait que l’Amérique était responsable de la propagation du virus SARS-CoV-2.
Cette reconnaissance des faits met souligne un point crucial pour la compréhension de telles interventions : depuis longtemps, à l’échelle mondiale, le rôle « politique » joué par les vaccins éclipse presque leur importance médicale.
Déjà au XIXe siècle, à l’époque des vastes empires européens, les vaccins étaient loués pour leur efficacité en tant qu’agents du colonialisme. Ils présentaient en effet un double avantage, puisqu’ils permettaient d’introduire la médecine « occidentale » dans les colonies, et ainsi de remplacer les traditions médicales indigènes, tout en renforçant la dépendance entre le colonisateur et le colonisé.
La diplomatie vaccinale n’est pas récente
Au XXe siècle, surtout pendant la période de la guerre froide, la « diplomatie vaccinale » a joué un rôle similaire, non plus entre colonisateurs et colonisés, mais entre les « états clients » et les mastodontes tenants de l’ordre géopolitique – principalement les États-Unis et l’URSS.
Bien que ladite diplomatie vaccinale présente des aspects positifs, constituant par exemple un antidote au nationalisme vaccinal, elle a aussi une face sombre : il arrive que le prix à payer pour recevoir des vaccins de la part d’un état soit d’accepter « des concessions politiques et des reconfigurations géopolitiques ».
Ainsi, pendant l’épidémie de variole qui a sévi au Pakistan en 1958, les États-Unis et l’URSS se sont précipités pour fournir de l’aide au gouvernement pakistanais. Certes, la motivation humanitaire est certainement entrée en ligne de compte. Cependant, les deux pays avaient également des avantages géopolitiques à tirer d’une présence sur place. À cette époque, le prix à payer pour l’accès à certains vaccins était souvent élevé…
C’est aussi ce qui s’est passé pendant la pandémie, lorsque la Russie et la Chine, principalement, se sont précipitées pour fournir des vaccins « en échange », comme l’a décrit un commentateur, « de concessions favorables en matière de politique étrangère ».
C’est ce contexte qui explique pourquoi Le Pentagone a mené de telles actions aux Philippines, alors que la Chine s’employait à courtiser les autorités du pays grâce en leur proposant son aide pour lutter contre la pandémie de Covid-19. Une situation inacceptable pour les États-Unis, pour lesquels les Philippines occupent une position militaire stratégique, précisément en raison de leur proximité géographique avec la Chine.
Ces dernières années, les questions de désinformation et de mésinformation ont fait l’objet d’une attention accrue. Vues par ce prisme, la signification de la campagne menée par le Pentagone, ou de l’opération de la CIA, est interprétée de façon trop étroite. Dans de tels contextes, voir l’hésitation vaccinale comme la résultante de désinformation, d’adhésion aux théories du complot ou de problèmes de littératie scientifique ou médicale ne suffit pas.
L’étude de la longue histoire des vaccins révèle qu’ils sont un reflet des injustices résultant des inégalités de pouvoir qui existent au niveau mondial. Au Pakistan comme aux Philippines, l’hésitation vaccinale n’a pas débuté suite à la fausse opération de la CIA, ou à la campagne de désinformation du Pentagone. Si nous voulons commencer à entamer le manque de confiance mondial envers les vaccins, nous devons l’envisager selon une perspective beaucoup plus longue…
